À peine installé dans ses fonctions de procureur spécial près la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), ce jeudi 9 avril, Alphonse Charles Wright a livré un discours offensif, traçant les contours d’une nouvelle ère judiciaire marquée par la fermeté, la rigueur et une volonté affichée d’en finir avec l’impunité.
Une entrée en matière sans ambiguïté
Pendant près de trente minutes, le nouveau patron du parquet spécial n’a laissé planer aucun doute sur ses intentions. Dans un ton grave et déterminé, il a lancé une mise en garde directe à l’endroit des agents publics comme privés impliqués dans des pratiques de corruption.
« Monsieur l’inspecteur, ne soyez pas surpris que des magistrats passent à la CRIEF. Ne soyez pas étonné que, demain, un ministre actuellement en fonction puisse comparaître devant la CRIEF. (…) En réalité, je n’ai pas commencé, je viens d’achever, dans la légalité, ce que j’ai entrepris », a-t-il déclaré, laissant entendre une continuité dans son engagement contre la délinquance économique.
Réouverture des dossiers classés : vers une justice revisitée
Au cœur de son intervention, une annonce majeure : la révision systématique des dossiers classés sans suite. Alphonse Charles Wright entend rouvrir les enquêtes abandonnées et relancer les procédures jugées incomplètes.
« Vous ramènerez tous les dossiers relevant de la criminalité entrant dans la compétence de la CRIEF. Les dossiers classés sans suite seront réexaminés. (…) Ne venez pas me dire qu’une affaire a déjà été jugée », a-t-il insisté.
Dans une logique juridique assumée, il précise que même les affaires ayant conduit à des décisions de justice pourront être rouvertes en cas d’éléments nouveaux :
« La loi stipule que si une décision de justice est rendue et que des faits nouveaux apparaissent, ils justifient le déclenchement de l’action publique. »
« Personne ne sera épargné »
Le procureur spécial a également tenu à briser tout sentiment d’immunité au sein des élites. Magistrats, ministres, hauts cadres : tous sont potentiellement concernés.
« La corruption, c’est un poison qui a beaucoup d’adeptes. C’est dans toutes les maisons : la justice, l’administration publique, l’administration privée. (…) Personne ne sera épargné », a martelé Alphonse Charles Wright.
Un message fort, qui vise à instaurer une culture de responsabilité dans un contexte où la lutte contre la corruption reste un défi majeur pour l’État guinéen.
Une rupture dans la communication et une stratégie du silence
Dans un geste inhabituel, le nouveau procureur a annoncé son retrait de la scène médiatique après cette déclaration inaugurale.
« À partir d’aujourd’hui, vous ne m’entendrez plus. (…) Quand j’aurai fini de m’exprimer aujourd’hui, le silence sera de mise », a-t-il prévenu, suggérant une volonté de privilégier l’action aux discours.
Mobilisation générale et urgence nationale
Dans la foulée, il a ordonné la transmission immédiate de tous les dossiers liés à la criminalité financière détenus par les différentes administrations.
« Je vais inviter l’ORDEF et l’administration centrale à déposer l’ensemble de ces documents dès lundi à mon bureau. (…) Un franc détourné, c’est une femme enceinte qui décède à Kouroussa », a-t-il lancé, illustrant les conséquences concrètes de la corruption sur les populations.
L’exemplarité comme point de départ
Souhaitant incarner lui-même les principes qu’il défend, Alphonse Charles Wright a annoncé qu’il rendra public son patrimoine dès le début de la semaine suivante.
« Je déposerai ma déclaration de biens au niveau du greffe que j’occupe. (…) Je commencerai par moi-même. (…) La loi, elle est plus forte que nous tous. Nul n’est au-dessus de la loi », a-t-il affirmé.
Une nouvelle phase dans la lutte anticorruption
Une autocritique du système judiciaire
Dans un rare exercice d’introspection institutionnelle, il n’a pas hésité à pointer les failles internes de la justice guinéenne :
« Le mal est où ? D’abord dans ma propre maison de justice. Pour obtenir une décision de justice, parfois, vous êtes obligé de payer. »
Un constat lucide, accompagné d’un appel pressant à ses pairs magistrats :
« Est-ce qu’on peut développer un pays alors que l’on baille à la corruption ? »
En succédant à Aly Touré, désormais procureur à la Cour d’appel de Conakry, Alphonse Charles Wright ouvre un chapitre qui s’annonce décisif pour la CRIEF. Entre promesses de fermeté, volonté de réforme et posture d’exemplarité, son discours marque le début d’une offensive judiciaire dont les répercussions pourraient être profondes sur la gouvernance en Guinée.
Reste désormais à savoir si cette détermination affichée se traduira, dans les faits, par une transformation durable du système judiciaire et une réduction effective de la corruption.
Gabriel Soumah/Lejour.Info