Oumar Kateb Yacine : « La refondation transforme progressivement les richesses de la Guinée en leviers de développement »

Cinq ans après le 5 septembre 2021, la Guinée poursuit sa transformation sous la présidence de Mamadi Doumbouya. Réformes administratives, infrastructures, valorisation des ressources minières, lancement de Simandou 2040, investissements sociaux et repositionnement diplomatique ; plusieurs chantiers structurants témoignent de cette ambition. Dans cet entretien, le journaliste et analyste géopolitique guinéen Oumar Kateb Yacine revient sur les principaux acquis de la refondation et les perspectives de développement du pays.

Cinq ans après le 5 septembre 2021, quels sont, selon vous, les principaux acquis de la refondation ?

Oumar Kateb Yacine: D’abord, il faut comprendre que la refondation engagée le 5 septembre 2021 répond à une ambition fondamentale; celle de reconstruire l’ État pour le rendre plus efficace, renforcer la souveraineté nationale et créer les conditions d’un développement durable.

Sur le plan administratif, les opérations d’assainissement des fichiers de la fonction publique, la modernisation des procédures et les efforts de mobilisation des recettes publiques participent à cette volonté de mieux gérer les ressources de l’État. La création de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) traduit également la volonté de lutter contre les détournements de deniers publics et l’enrichissement illicite, dans le respect des procédures judiciaires.

Les infrastructures constituent un autre acquis important. La modernisation du réseau routier, la construction d’échangeurs à Conakry, notamment à Bambéto et à Kagbelen, ainsi que les investissements dans les secteurs stratégiques témoignent de la volonté de moderniser le pays.

Mais le changement le plus déterminant réside dans l’ambition de passer d’une économie essentiellement fondée sur l’exportation de matières premières à une économie qui transforme davantage ses richesses sur place.

C’est tout le sens de la politique de souveraineté économique portée par le président Mamadi Doumbouya. La réussite de cette refondation doit se mesurer à sa capacité à renforcer l’État, à créer des emplois et à améliorer durablement les conditions de vie des Guinéens.

Le projet Simandou est présenté comme le moteur de la transformation économique. Que représente-t-il pour la Guinée ?

Simandou est incontestablement l’un des projets les plus stratégiques de l’histoire économique contemporaine de notre pays. Il ne s’agit pas simplement d’exploiter du minerai de fer, mais de mettre en place un ensemble intégré associant mines, chemin de fer, infrastructures portuaires et nouvelles perspectives industrielles.

Le démarrage officiel de l’exploitation en novembre 2025 a marqué une étape majeure. Le corridor ferroviaire et portuaire doit renforcer les capacités logistiques de la Guinée et faciliter son insertion dans les échanges internationaux.

Cependant, la véritable portée de Simandou dépasse les exportations de minerai. Ce projet peut favoriser le développement de nombreuses activités : transport, maintenance industrielle, énergie, sous-traitance et services aux entreprises. Il peut également stimuler la formation professionnelle et l’émergence d’un tissu entrepreneurial guinéen.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le programme Simandou 2040, qui prévoit 122 mégaprojets et 36 réformes structurantes, autour de cinq piliers à l’agriculture et le commerce, l’éducation et la culture, les infrastructures et les technologies, l’économie et la finance, ainsi que la santé et le bien-être.

À mes yeux, ce programme traduit une vision de long terme. Il s’agit de faire des ressources minières un levier de diversification économique, plutôt qu’une richesse isolée du reste de l’économie.

Le défi est désormais de transformer les investissements en emplois, en infrastructures et en services publics de qualité. Les entreprises guinéennes doivent pouvoir profiter des marchés créés par ces grands projets, tandis que les revenus générés doivent contribuer au financement des écoles, des hôpitaux, des routes et de l’agriculture.

Simandou ne doit pas être seulement une réussite minière. Il doit devenir une réussite économique et sociale pour l’ensemble du peuple guinéen.

 Quelles avancées peut-on relever dans les secteurs sociaux, notamment la santé, l’éducation et le logement ?

Ces secteurs sont essentiels, car le développement ne peut pas se limiter aux grandes infrastructures et aux investissements industriels. Il doit aussi se traduire par une amélioration concrète du quotidien des populations.

Dans le domaine de la santé, les autorités ont engagé des initiatives destinées à renforcer les capacités du système sanitaire. Le lancement, en juin 2026, du Projet de transformation du système de santé, inscrit dans Simandou 2040 et soutenu par un financement de 95 millions de dollars du Groupe de la Banque mondiale et du Mécanisme de financement mondial, constitue une étape importante.

L’objectif est d’améliorer l’accès aux soins et la qualité des services. Il faudra poursuivre les efforts en matière d’équipements hospitaliers, de formation du personnel médical, de disponibilité des médicaments et de couverture sanitaire des populations rurales.

L’éducation représente un autre investissement stratégique. Il est cependant indispensable d’accompagner la construction des établissements par une amélioration de la qualité de l’enseignement, des équipements pédagogiques et de la formation professionnelle. La Guinée aura besoin de techniciens, d’ingénieurs et de cadres capables de participer à son industrialisation.

En matière de logement, la réception de 280 logements sociaux à Sonfonia Lac en mai 2026, ainsi que le lancement d’un programme supplémentaire de 925 logements, constituent des initiatives à souligner. Le programme de cités destinées aux fonctionnaires, notamment le projet annoncé à Kaloum comprenant 370 logements et 96 boutiques, s’inscrit également dans cette dynamique.

Ces réalisations et programmes témoignent d’une volonté de répondre aux besoins sociaux. L’enjeu est de les poursuivre et de veiller à ce que les logements soient financièrement accessibles, correctement équipés et proches des services essentiels.

À mon sens, les investissements dans la santé, l’éducation et l’habitat sont indispensables pour que la croissance économique bénéficie effectivement aux familles guinéennes.

L’agriculture peut-elle bénéficier de cette dynamique de transformation ?

Absolument. L’agriculture doit être l’un des grands bénéficiaires de la refondation. La Guinée dispose de terres cultivables, de ressources hydriques importantes et de conditions naturelles favorables à de nombreuses productions. Pourtant, le pays reste confronté à des difficultés de mécanisation, d’irrigation, de stockage et de transformation agroalimentaire.

Les données présentées par le gouvernement en mars 2026 font état de 14 700 hectares aménagés et de 507 tracteurs distribués. Ces initiatives illustrent les efforts engagés pour moderniser le secteur.

Il faut désormais amplifier cette dynamique en facilitant l’accès des producteurs aux équipements, aux semences améliorées, aux engrais et au crédit agricole. Le développement des infrastructures de stockage et des unités de transformation est également indispensable pour réduire les pertes après récolte et accroître les revenus des agriculteurs.

Le riz mérite une attention particulière en raison de sa place dans l’alimentation des Guinéens. Mais il faut également valoriser le fonio, le maïs, le manioc, le café, les bananes, les fruits et les produits de l’élevage.

Simandou 2040 offre un cadre pour mieux articuler l’agriculture, les infrastructures, l’industrie alimentaire et le commerce. L’objectif est de créer des chaînes de valeur qui relient les producteurs aux transformateurs et aux marchés.

La Guinée ne doit pas choisir entre le développement minier et l’agriculture. Elle doit faire progresser ces deux secteurs simultanément afin de renforcer sa sécurité alimentaire, de créer des emplois et de réduire sa dépendance aux importations.

La transformation locale des ressources minières constitue-t-elle une avancée majeure pour la souveraineté économique ?

C’est l’un des enjeux majeurs de la refondation. Pendant longtemps, la Guinée a exporté une part importante de ses richesses minières sous forme de matières premières, sans capter toute la valeur ajoutée que leur transformation pouvait générer sur son territoire.

Aujourd’hui, la volonté de développer des unités industrielles de transformation marque une évolution importante. Dans le secteur de la bauxite, plusieurs projets de raffineries d’alumine ont franchi des étapes significatives.

Le 26 mars 2025, les travaux de la raffinerie portée par State Power Investment Corporation ont été lancés à Boffa. Le projet prévoit une capacité annuelle de 1,2 million de tonnes d’alumine. D’autres projets ont également été engagés, notamment à Dobali, dans la préfecture de Boké, et à Démougala, dans la préfecture de Boffa.

Il faut aussi souligner une avancée historique dans la filière aurifère : la raffinerie d’or a démarré ses activités. Pour la première fois, la Guinée exporte de l’or raffiné sur son propre sol. C’est un pas important vers une meilleure maîtrise de la chaîne de valeur de nos ressources naturelles.

Le raffinage local peut favoriser la création d’emplois, le développement de compétences techniques, une meilleure traçabilité des transactions et un contrôle renforcé des flux de matières précieuses.

Ces avancées doivent être replacées dans une ambition plus large : faire émerger un véritable tissu industriel guinéen, avec des entreprises de sous-traitance, des activités de maintenance, des services techniques et des formations spécialisées.

La souveraineté économique ne signifie pas simplement posséder des ressources naturelles. Elle consiste à disposer des capacités nécessaires pour les transformer, en tirer davantage de valeur et utiliser cette richesse au bénéfice du pays.

C’est pourquoi je considère que la transformation locale de l’or et de la bauxite constitue un axe stratégique de la politique de refondation portée par le président Mamadi Doumbouya.

.Comment appréciez-vous la diplomatie guinéenne dans le contexte géopolitique international actuel ?

La diplomatie est devenue un instrument essentiel de souveraineté et de développement. Dans un monde marqué par la rivalité entre les grandes puissances et la compétition pour les ressources stratégiques, la Guinée doit défendre ses intérêts tout en diversifiant ses partenariats.Et c’est qu’elle est entrain de faire. Ces dernières années, Conakry a multiplié ses missions diplomatiques à travers selon schéma judicieu et au retour nombre de pays ont ouvert les leurs en Guinée, devenue un pôle d’attraction pour les investisseurs internationaux.

Notre pays possède des atouts considérables : ses ressources minières, son potentiel agricole et énergétique, sa position en Afrique de l’Ouest et son ouverture sur l’océan Atlantique.

Le renforcement des relations avec la Chine, notamment autour des investissements miniers et industriels, illustre cette orientation. La participation du président Mamadi Doumbouya au Forum sur la coopération sino-africaine, à Pékin, en septembre 2024, a notamment permis de consolider le dialogue économique.

En plus la Guinée continue également d’approfondir ses relations avec les autres pays africains, l’Union européenne, les États-Unis, les pays du Golfe et les économies émergentes.

L’objectif doit être d’attirer des investissements productifs, d’obtenir des transferts de technologies et de favoriser la formation des compétences nationales.

Dans cette démarche, la diaspora guinéenne représente un atout majeur. Elle dispose de compétences dans la médecine, l’ingénierie, l’agriculture, les technologies, la finance et la recherche. Elle peut contribuer au développement du pays par l’investissement, le transfert de savoir-faire et la création d’entreprises.

Le fait d’avoir accordé des sièges à nos compatriotes de l’extérieur au niveau de l’Assemblée nationale est une avancée majeure. Car, il faut renforcer les mécanismes permettant aux Guinéens de l’étranger de participer à la transformation nationale, tout en leur offrant un environnement favorable et des garanties suffisantes pour leurs investissements.

À mes yeux, la diplomatie guinéenne doit être pragmatique, ouverte et orientée vers les résultats. La souveraineté ne signifie pas l’isolement : elle consiste à coopérer avec différents partenaires tout en préservant la liberté de décision et les intérêts fondamentaux de la nation.

Quels sont les principaux défis qui restent à relever dans le processus de refondation ?

La Guinée dispose aujourd’hui de projets structurants et d’opportunités considérables. Mais le défi est de transformer ces ambitions en résultats durables pour l’ensemble de la population.

Le premier enjeu est la création d’emplois. Les grands projets miniers et les infrastructures doivent entraîner le développement d’autres secteurs, notamment l’agriculture, l’industrie agroalimentaire, le commerce et les services.

Le deuxième défi est celui de la formation. Les jeunes Guinéens doivent pouvoir accéder aux emplois qualifiés créés par l’industrialisation. Cela suppose de renforcer l’enseignement technique, la formation professionnelle et l’adaptation des programmes aux besoins des entreprises.

La gouvernance demeure également essentielle. La mobilisation des ressources publiques doit s’accompagner d’une gestion rigoureuse et transparente. Les résultats des politiques publiques doivent pouvoir être évalués, afin de consolider la confiance des citoyens.

Enfin, les investissements doivent bénéficier à toutes les régions et s’accompagner d’une attention particulière à l’environnement, aux populations vivant dans les zones minières et à l’accès aux services sociaux.

Sur le plan institutionnel, l’adoption d’une nouvelle Constitution par référendum en septembre 2025, l’élection présidentielle de décembre 2025 et l’installation de nouvelles institutions en 2026 constituent des étapes importantes du processus de réorganisation de l’État.

La consolidation institutionnelle doit désormais aller de pair avec le fonctionnement régulier des institutions, la cohésion nationale et l’amélioration des conditions de vie.

Je reste convaincu que la Guinée possède les moyens de réussir sa transformation. Les défis qui subsistent ne doivent pas occulter les acquis enregistrés ; ils doivent plutôt nous inciter à accélérer les réformes et à renforcer leur efficacité.

Quel message souhaitez-vous adresser aux Guinéens après ces cinq années de refondation ?

Mon message est celui de la confiance et de la responsabilité collective.

La Guinée possède des richesses naturelles exceptionnelles, une jeunesse dynamique, une diaspora compétente et un potentiel agricole et énergétique considérable. Avec des projets structurants comme Simandou 2040, le développement des infrastructures et la transformation locale de nos ressources minières, notre pays dispose d’opportunités importantes pour accélérer son développement.

Je considère que les actions engagées sous la présidence de Mamadi Doumbouya s’inscrivent dans une volonté de renforcer la souveraineté nationale et de préparer une transformation économique de long terme. La mise en activité de la raffinerie d’or et les premières exportations d’or raffiné sur le sol guinéen illustrent concrètement cette ambition de créer davantage de valeur dans notre pays. Et cette semaine, c’est le train des passagers qui a été inauguré par le chef de l’État à Morebaya. Un autre rêve devenu réalité.

Mais cette dynamique exige la mobilisation de tous : l’État, les entreprises, les travailleurs, les agriculteurs, les jeunes, les chercheurs et les membres de la diaspora.

La refondation ne doit pas être seulement une ambition politique. Elle doit se traduire par des infrastructures fonctionnelles, des emplois durables, des services publics accessibles et de meilleures perspectives pour les générations futures.

Je crois en la capacité de la Guinée à réussir sa transformation. Il nous appartient de consolider les acquis, d’accélérer les projets structurants et de veiller à ce que les richesses nationales contribuent davantage au progrès collectif.

C’est ainsi que la refondation pourra devenir une réalité durable pour le peuple guinéen.

Propos recueillis par Mohamed Camara