Éducation en Guinée : la classe moyenne paie le prix du désengagement de l’État

Hier, les écoles privées étaient réservées à la classe privilégiée pour des raisons financières. Aujourd’hui, elles sont accessibles à toutes les classes, sans exception. Savez-vous pourquoi ? La réponse se trouve en partie dans l’évolution du système éducatif.

En économie, l’abondance banalise et la rareté crée de la valeur. Toutefois, cette loi ne s’applique à l’éducation en Guinée. C’est pourquoi, chaque année, de nouvelles écoles privées sont créées, les frais de scolarité grimpent, la classe moyenne s’y oriente au prix de sacrifices considérables et l’État se fait arnaquer par les syndicats.

Pas plus tard qu’hier, les écoles privées étaient réservées à la classe privilégiée. La classe moyenne hésitait à supporter les frais de scolarité. Les écoles publiques étaient en concurrence avec les écoles privées. Certains cadres, enseignants, fonctionnaires et entrepreneurs qui servent aujourd’hui l’État sont nés dans des conditions pénibles et ont étudié dans des conditions pénibles. À cette époque, l’école publique permettait à une famille modeste d’espérer une ascension sociale.

À certains moments, pour éviter de faire payer aux parents d’élèves le prix de l’échec, certains fondateurs d’écoles privées auraient eu recours à l’achat de sujets d’examen. Avec des taux élevés de réussite, certains parents ont cru à l’inefficacité des écoles publiques. Pourtant, ce sont les mêmes programmes qui sont enseignés et c’est les mêmes enseignants qui enseignent dans les deux systèmes.

Aujourd’hui, à la recherche de meilleure formation et de chances de réussite aux examens, la classe moyenne a privilégié les écoles privées. Certains élèves, par manque de moyens, entreprennent des activités annexes pour payer leurs frais de scolarité. Lors des contrôles, il n’y a pas de pitié: certains sont mis dehors pour non paiement de frais de scolarité et d’autres finissent par abandonner leurs études par manque de moyens financiers. Personnellement, j’ai échangé avec beaucoup d’élèves sur les difficultés liées aux frais de scolarité. Un jour, une élève m’a dit que son père consacrait plus de 20 millions de GNF à la scolarité de ses enfants. Pourtant, sa famille vivait en location et son père était dans la débrouillardise. De plus, à Kankan, lorsque je donnais cours, j’ai côtoyé un élève qui conduisait la moto taxi pour payer ses frais de scolarité.

Pendant ce temps, chaque année, les frais de scolarité augmentent, de nouvelles écoles se créent et les conditions de vie des enseignants restent inchangées. La question n’est donc plus de savoir qui peut aller à l’école, mais qui peut encore se permettre d’y rester. Et l’enseignant dans tout ça ?

L’État dispose d’une grille administrative comprenant 6 hiérarchies: A3, A2, A1, B2, B1 et C. La rémunération dépend notamment du grade, de l’échelon, de l’ancienneté ainsi que des primes et indemnités.

En économie, lorsque les prix augmentent, le coût de la vie exerce une pression sur les salaires nominaux de préserver le pouvoir d’achat des travailleurs. Les syndicats ont donc un rôle légitime à jouer dans la défense des intérêts des travailleurs. Par contre, si le rôle des syndicats se limite uniquement à faire grève contre l’État dans un marché où l’État n’est pas le seul acteur, c’est qu’ils ont failli à une partielle de leur responsabilité. Leur rôle est de défendre les droits des enseignants auprès de l’État, mais ausi auprès des employeurs privés. Si les enseignants du public revendiquent de meilleures conditions de travail, qu’en est-il des enseignants du privé ? Si les frais de scolarité augmentent chaque année dans les écoles privées, qu’en est-il des conditions de vie des enseignants du privé ?

 Voilà le paradoxe.

Quant aux syndicats, les frais de scolarité augmentent chaque année, les parents d’élèves crient au scandale, alors que les rémunérations des enseignants du privé ne suivent pas la même logique. Certains sont payés pendant 8 à 9 mois avec 2 mois de congés techniques. C’est pourquoi beaucoup se prennent de chomeurs.

C’est là que la responsabilité de l’État doit être posée. Il n’est pas obligé de recruter tout le monde. Il doit mettre en place des mécanismes permettant aux écoles privées de réglementer leur grille salariale conformément aux normes nationales et de garantir aux enseignants de meilleures conditions de travail. C’est ici que le principe de Pareto peut nous aider à comprendre la situation « 20 % des causes produisent 80 % des effets. » Pourquoi l’État recrute-t-il régulièrement pour répondre à ses besoins en personnel enseignant, mais le besoin demeure ?

Parce qu’après le recrutement, certains de ces mêmes enseignants continuent de divaguer entre les écoles privées et se font remplacer par leurs assistants dans les écoles publiques.

L’État recrute donc pour répondre à un besoin, mais le problème se déplace ailleurs.

Pour sauver les écoles publiques, protéger les enseignants et alléger la pression qui pèse sur les parents d’élèves, l’État doit assumer pleinement sa responsabilité.

Pour cela, il doit interdire le cumul d’activités des enseignants du public dans les écoles privées ; mettre la pression sur les écoles privées de recruter et payer leurs enseignants dans un cadre réglementé ; réglementer les frais de scolarité selon des niveaux définis et adaptés a la conjoncture économique du pays sur toute l’étendue du territoire national; retirer les cadres du ministère dans la fondation et la gestion d’écoles

Tant que l’État continuera à se désengager et à se faire arnaquer par les syndicats, ce système n’aura jamais la lumière au bout du tunnel. L’éducation ne devrait pas devenir un marché où la classe moyenne paie le prix du désengagement de l’État. Elle doit rester un service essentiel, accessible et encadré, aussi bien dans le public que dans le privé.

 

Dantouman Souleymane TRAORE

Analyste socio-politique