Tribune/Quand le pouvoir étouffe la vérité, la rumeur devient reine

Depuis trois jours, la scène politique guinéenne retient son souffle autour du « séjour de repos » du chef de l’État. Mais ce qui fascine le plus dans cette séquence, ce n’est pas le déplacement présidentiel en lui-même, c’est le concert de lamentations qui l’accompagne. Communiqués gouvernementaux, sorties indignées des soutiens du régime et envolées lyriques d’intellectuels à la mémoire sélective : tous dénoncent en chœur les rumeurs et supplient les citoyens d’être « responsables ».

La mise en scène serait presque touchante si l’hypocrisie n’y était pas si voyante.

Comment s’étonner de la prolifération des rumeurs quand on s’est appliqué, pierre après pierre, à démolir tous les espaces d’information crédibles et contradictoires ? Les Guinéens n’ont pas la mémoire sélective. Depuis l’avènement de la transition militaire, les libertés publiques sont devenues des variables d’ajustement. Les manifestations sont strictement proscrites, sauf lorsqu’il s’agit d’applaudir le pouvoir, tandis que la peur et la répression s’imposent comme des outils de gestion ordinaires.

Dans ce paysage verrouillé, la presse indépendante a payé le prix fort. Des médias majeurs ont été réduits au silence, jetant au chômage des centaines de professionnels et privant des millions de citoyens d’une information pluraliste. Des journalistes ont été arrêtés ou emprisonnés pour avoir simplement exercé leur métier. Quant à la Haute Autorité de la Communication (HAC), censée protéger le droit d’informer, elle agit désormais comme le directoire de la discipline d’État : sanctions ciblées et intimidations à la clé.

Même le Premier ministre, Amadou Oury Bah, y est allé de sa contribution théorique en appelant à une « nouvelle dynamique » où ceux qui refusent de se plier à la ligne officielle sont poliment invités à disparaître. Dans une démocratie, une telle affirmation aurait créé un séisme. En Guinée, elle est devenue la norme : se conformer pour survivre, se taire pour être tranquille. Résultat : dans les rédactions restées ouvertes, l’autocensure est devenue un réflexe vital.

Et aujourd’hui, ce même pouvoir feint de s’étonner du vide qu’il a sciemment créé.

La nature a pourtant horreur du vide. Quand on éteint les projecteurs d’une presse professionnelle, ce sont inévitablement les ombres des réseaux sociaux et des canaux informels qui prennent le dessus. La désinformation ne naît pas par magie : elle pousse là où la vérité est étouffée.

Le véritable antidote à la rumeur n’est ni la propagande officielle, ni les sermons paternalistes, ni les menaces pénales. C’est une presse libre, des contre-pouvoirs respectés et une parole publique digne de foi. On ne peut pas méthodiquement fermer les radios, traquer les voix dissidentes, asphyxier la société civile et s’étonner ensuite que le public écoute les sirènes de la spéculation.

On ne peut pas être le pyromane et prétendre jouer les pompiers.

Un peuple maintenu sous le couvercle de la censure ressemble à du lait sur le feu. Tant que la température reste basse, il demeure calme. Mais à force d’entretenir la braise de la peur et de l’arbitraire, le débordement devient inévitable. Et lorsque le lait déborde, il est toujours trop tard pour rejeter la faute sur la marmite.

 

Souleymane SOUZA KONATÉ