Mamadou Moussa Bah, porteur de handicap et candidat aux législatives: « Ce ne sont pas les pieds qui travaillent, mais la tête »

Privé de l’usage de ses jambes depuis l’âge de 10 ans, Mamadou Moussa Bah a transformé son handicap en moteur de lutte et d’engagement. Aujourd’hui candidat aux législatives sous la bannière de l’UMP, l’enseignant-chercheur à l’université de Sonfonia appelle à une meilleure prise en compte du handicap dans les politiques publiques et à un changement profond des mentalités en Guinée. Il a répondu aux questions d’Africaguinee.com.

AFRICAGUINEE.COM : Vous êtes candidat sur la liste nationale du parti UMP pour les élections législatives du 31 mai prochain. Quelles sont vos motivations ?

La première motivation, c’est que j’aime me fixer des objectifs dans la vie : briser le silence et prouver au monde les capacités des personnes en situation de handicap, qu’elles soient à mobilité réduite, non-voyantes, malvoyantes, albinos ou amputées. Je veux montrer que le handicap n’est pas une fatalité. Pourquoi ai-je insisté pour enseigner à l’université ? Au départ, le recteur n’était pas favorable. Mais lorsque j’ai fait mes preuves, on m’a finalement donné ma chance. J’ai obtenu mon master et j’ai accompli le même travail que les autres. Parce que ce ne sont pas les pieds qui travaillent, mais la tête. Aujourd’hui, je veux démontrer que les personnes handicapées ont le droit d’être candidates à des fonctions électives, que ce soit à la députation ou à la mairie.

Nous faisons partie intégrante de cette nation. Nous sommes des citoyens à part entière, avec des droits et des devoirs. On ne peut pas parler d’une Guinée unie et prospère sans prendre en compte la question du handicap qui est une réalité transversale. C’est dans ce cadre que je suis candidat sur la liste de l’UMP, aux côtés du docteur Dansa Kourouma, de M. Boubacar Siddigui Diallo et de bien d’autres. C’est un combat collectif.

Pensez-vous que la société guinéenne porte un regard méprisant sur les personnes handicapées ?

Oui, il y a un déficit d’éducation psychologique et sociale en Guinée. Lorsqu’une personne est handicapée, certains y voient une sorte de malédiction. Pourtant, personne ne souhaite être handicapé, ni avoir un proche en situation de handicap. Mais une fois que cela arrive, la personne n’a pas choisi. Et malgré cela, en Guinée, les personnes handicapées sont souvent mal perçues. Lorsque vous approchez quelqu’un, la première réaction est souvent de vous tendre de l’argent, pensant que vous êtes venu mendier. Or, ce n’est pas toujours le cas.

Beaucoup viennent simplement présenter un projet ou exprimer un besoin précis. Il faut prendre le temps d’écouter et d’apporter une aide adaptée, si possible. Malheureusement, en Guinée, les personnes en situation de handicap sont souvent stigmatisées et marginalisées. Pour faire évoluer les mentalités, il faut des leaders capables de se lever, d’ouvrir la voie et de changer les perceptions, afin de faciliter l’intégration des autres.

En vous portant candidat aux législatives, que prévoyez-vous de changer une fois à l’hémicycle ?

D’abord, ma première motivation pour être à l’Assemblée nationale repose sur une volonté patriotique. J’aime mon pays, la Guinée, j’aime ma nation. Ensuite, je souhaite participer activement au développement de cette nation. Beaucoup de décisions importantes se prennent à l’Assemblée. Il est donc essentiel d’y être pour apporter sa contribution.

Concernant la question du handicap, il y a encore beaucoup de méconnaissance. Il est important d’être présent pour sensibiliser, expliquer et montrer que le handicap n’est pas une fatalité. Je veux aussi être un exemple. Que des personnes vivant dans les villages ou dans les préfectures puissent voir qu’une personne en situation de handicap peut siéger à l’Assemblée nationale. Cela pourrait encourager les parents à scolariser leurs enfants handicapés, au lieu de les laisser à la maison. Ces enfants doivent pouvoir rêver grand, jusqu’à aspirer aux plus hautes fonctions, y compris celle de président de la République.

Dans l’histoire, certains grands dirigeants ont exercé le pouvoir malgré un handicap. Cela montre bien que les capacités intellectuelles priment sur les capacités physiques. Ce ne sont pas les pieds qui travaillent, mais la tête.

Alors, être à l’Assemblée nationale peut-il réellement changer la situation des personnes en situation de handicap ?

Vous savez, cela ne peut pas tout changer, il faut être réaliste. Mais cela peut apporter beaucoup, peut-être jusqu’à 90 % de changements. Pourquoi ? Parce que, lors de l’élaboration des lois, certaines réalités ne sont pas toujours prises en compte, souvent par manque de connaissance ou de sensibilisation. Par exemple, lorsqu’on parle d’infrastructures, on dit souvent que nos routes sont bien faites. Mais qu’en est-il de l’accessibilité ? Les passerelles permettent-elles réellement aux personnes handicapées de circuler ? Très souvent, cet aspect n’est pas pris en compte.

À Conakry, sur plus d’une vingtaine de passerelles, seules quelques-unes sont accessibles aux personnes en situation de handicap, notamment à Gbessia, à la mosquée Fayçal et au Palais du peuple. Cela montre qu’il y a encore un manque de prise en compte de cette réalité. À l’avenir, lorsqu’on construit des passerelles, il est important d’intégrer des dispositifs d’accessibilité pour les personnes handicapées. Il en est de même pour les bâtiments. Certes, certains immeubles ont été construits avant l’adoption de certaines normes. Mais il est essentiel que les nouvelles constructions respectent ces exigences d’accessibilité. Je vous donne un exemple concret : je me suis rendu à la Cour d’appel pour rencontrer son président, mais j’ai eu des difficultés à accéder aux étages à cause des escaliers.

C’est pourquoi j’interpelle les autorités judiciaires, notamment le ministère de la Justice, afin que des rampes d’accès soient installées dans les palais de justice, pour permettre aux personnes en situation de handicap d’y accéder sans assistance. Car tout le monde n’est pas toujours disponible pour aider à se déplacer. Dans les ministères également, partout où il y a des escaliers, il faudrait prévoir des rampes d’accès. C’est déjà le cas dans certaines universités, comme à Sonfonia. Il est donc nécessaire de prendre en compte la dimension du handicap dans les politiques publiques. Même si tout ne peut pas être modifié immédiatement, au moins, les rez-de-chaussée des bâtiments devraient être accessibles aux personnes en situation de handicap.

Au niveau des associations ou fédérations de personnes handicapées, y a-t-il d’autres candidats en lice, en dehors de vous ?

J’ai personnellement contacté plusieurs de mes collègues et amis. Nous avons entrepris des démarches pour encourager les personnes en situation de handicap à se porter candidates, en se rapprochant des partis politiques. Il est important qu’elles soient présentes à l’hémicycle. On ne peut pas rester à la maison et espérer être représenté. Il faut montrer sa capacité et sa volonté. Lorsque les deux sont réunies, les choses peuvent avancer.

À ce jour, je connais quelques candidats : Massoud Barry, ancien membre du CNT, est en lice. Je suis moi-même candidat. Il y a également Alkhaly Mohamed Camara, ainsi que Jean-Baptiste Manemou, originaire de Kindia. J’espère que d’autres candidatures vont suivre, car je n’ai pas encore une vue exhaustive. Mon souhait est qu’il y ait au moins 15 à 20 personnes en situation de handicap candidates à ces élections. Plus nous serons nombreux, plus les idées seront diversifiées, et chacun pourra apporter sa contribution.

 

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

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