Visite d’État piégée : la France cherche-t-elle à ressusciter un projet colonial à travers Ouattara ?

Officiellement, la récente visite du Général Mamadi Doumbouya à Abidjan est une célébration de l’amitié Ivoiro-guinéenne. Accueilli avec faste par Alassane Ouattara, le chef de la junte guinéenne s’est montré favorable au renforcement de l’axe de coopération entre les deux États. A cet effet, une série de projets d’intérêts économiques ont été identifiés, dont : la construction d’une ligne ferroviaire reliant San-Pédro (Côte d’Ivoire) à la région forestière, précisément au mont Nimba, avec une extension envisagée jusqu’à Conakry. Derrière cette annonce à première vue prometteuse, se joue en réalité un jeu géopolitique beaucoup plus ancien, beaucoup plus complexe et infiniment plus dangereux pour la souveraineté guinéenne.

Le retour d’un fantôme colonial

Le projet ferroviaire n’est pas nouveau. Il ressuscite un plan élaboré par la France dans les années 1970 : utiliser le port de San-Pédro comme point d’exportation stratégique pour les minerais de fer de Nimba, à l’époque dans l’espoir d’un renversement du régime de feu Ahmed Sékou Touré. Ce port, construit par un consortium franco-allemand, était l’un des bras logistiques d’un complot géopolitique avorté. Mais le coup d’État attendu n’a jamais eu lieu. San-Pédro est resté un éléphant blanc, incapable de rivaliser avec le port d’Abidjan.

Aujourd’hui, avec le soutien du président Ouattara, Paris tente une résurrection de ce vieux rêve impérial sous de nouveaux habits : ceux de la coopération Sud-Sud. La France, fragilisée par ses échecs militaires au Sahel, cherche à se repositionner en Afrique de l’Ouest par l’économie et l’infrastructure. Et la Guinée, riche de ses minerais et pauvre de ses institutions stratégique depuis bientôt 4 ans, apparaît comme une cible idéale.

Une manœuvre par ricochet

Le choix du tracé ferroviaire soulève immédiatement des interrogations : pourquoi faire passer le fer guinéen par San-Pédro, distant de plus de 400 km de Nimba, alors que le port de Buchanan, au Libéria, est à moins de 200 km ? Pourquoi contourner Conakry, pourtant port national ? La réponse n’est pas technique, mais géopolitique. La France veut éviter que les minerais guinéens ne transitent par un pays qui échappe à son influence (le Libéria), ou par un port sur lequel elle n’a plus de levier (Conakry). Elle choisit donc le canal ivoirien, plus docile, plus aligné.

Ce projet ferroviaire est présenté comme un progrès régional, mais il masque une opération de reconquête stratégique. Paris avance masquée, mais elle avance avec pour relais Ouattara, et pour maillon faible, un Mamadi Doumbouya qui ignore tout de cette mémoire historique.

Mamadi Doumbouya : l’innocent utile ?

Le chef de la junte guinéenne ne semble ignorer les ramifications historiques de ce projet pour lequel il vient de donner son accord. Sa délégation, elle aussi, n’a montré ni connaissance, ni vigilance, ni vision stratégique. Alors que la Guinée pourrait développer ses propres corridors ou miser sur des partenariats équilibrés, elle se retrouve à s’engager dans un projet qui l’enchaîne à des infrastructures extérieures.

La France, marginalisée au Mali, au Burkina Faso et au Niger, voit en la Côte d’Ivoire un dernier bastion régional. Elle y injecte son influence pour reprendre pied et la Guinée devient la monnaie d’échange. Pire encore, ce projet s’il est réalisé, va être financé par des bailleurs internationaux sous contrôle occidental. Et ce sont eux qui, demain, dicteront les conditions d’évacuation du minerai.

Une bataille d’intérêts puissants

Ce que Doumbouya et ses conseillers semblent ignorer, c’est que les blocs miniers de Nimba et de Simandou ne sont plus vierges. Ils sont détenus par de puissants intérêts anglo-américains : Rio Tinto, High Power Exploration, des consortiums dont l’objectif est clair : maximiser les profits, pas les intérêts géopolitiques français. Ces groupes n’accepteront pas facilement que la France revienne imposer ses conditions logistiques. Le bras de fer pourrait s’annoncer rude.

Mais ce sont les Guinéens qui en paieront le prix si leur pays devient une simple passerelle pour les intérêts d’autrui.

Une souveraineté bradée ?

Le plus préoccupant, dans cette affaire, est l’absence totale de débat public en Guinée. Aucun acteur, aucun média n’en parle. C’est un chèque en blanc qui est en train d’être préparé par une transition illégitime, au nom d’un peuple tenu dans l’ignorance.

L’histoire se répète

Dans les années 1970, la France misait sur un coup d’État pour contrôler les ressources guinéennes. En 2025, elle mise sur une ligne ferroviaire sous le règne d’une transition dévoyée. Le déguisement a changé, mais l’intention reste la même : assujettir la Guinée par des voies logistiques, en habillant l’opération d’un vernis de coopération. Il ne reste qu’à savoir si Mamadi Doumbouya réalisera, à temps, qu’il n’est pas un partenaire mais un pion.

Entre San-Pédro et Conakry, un choix d’indépendance

Le choix du corridor ferroviaire ne relève pas de la technique, mais du destin. En préférant San-Pédro à Buchanan ou Conakry, la Guinée va signer un recul stratégique. Elle mettra ses minerais dans les wagons d’une dépendance programmée.

L’histoire retiendra que, sous couvert d’un partenariat « gagnant-gagnant », une junte sans légitimité et sans l’égalité, a engagé l’avenir minier de la Guinée au profit d’un vieux dessein colonial et que très peu de Guinéens, ont levé la voix.

En clair, San-Pédro – Nimba – Conakry, est un vieux corridor qui est sur le point d’être réactivé et qui menace dangereusement la souveraineté nationale.

 

Mamoudou Babila KEÏTA, 

Journaliste d’investigation 

Éditorialiste. Voix libre en exil.

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