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Tribune/Guinée : combattre les hommes ou réformer le système ? (ParDantouman Souleymane TRAORE)

Après plus de 65 années d’indépendance, la Guinée est passée de la Première à la Cinquième République. Pourtant, le pays traîne encore le poids de pratiques et de mécanismes qui semblent survivre aux régimes et aux hommes qui se succèdent au pouvoir. Les hommes d’État s’enrichissent à travers un système, puis ils disparaissent. Le système, lui, demeure et finit parfois par emporter ceux qui l’ont incarné. Entre ceux qui l’ont créé et ce qui a été créé, que faut-il donc déterrer pour sauver la République de Guinée ? La réponse se trouve peut-être entre les lignes.

Nous avons connu les mêmes réalités au fil du temps, mais les hommes oublient vite, et la nature a horreur du vide.

La Première République : Ahmed Sékou Touré

La Première République, sous le feu président Ahmed Sékou Touré, s’étend de 1958 à 1984, soit 26 années de pouvoir. Durant cette période, le régime est passé du complot politique à l’agression, de la corruption au détournement de fonds publics, et de la condamnation à l’exécution.

De 1960 à 1962, la dénonciation des détournements de fonds publics a notamment conduit à la création de la police économique, qui présente certaines similitudes avec l’actuelle Cour de répression des infractions économiques et financières. De 1963 à 1964, la thésaurisation à l’extrême et le trafic du franc guinéen ont conduit à l’adoption d’une loi-cadre sur le contrôle des biens.

Le 22 novembre 1970, à la suite de l’agression portugaise, des arrestations, des poursuites et des condamnations à mort ont été prononcées. De 1970 à 1984, la surveillance et la dénonciation des pratiques économiques se sont poursuivies, accompagnées de l’arrestation de personnes accusées d’infractions.

Ahmed Sékou Touré a ainsi consacré plusieurs décennies à lutter contre les corrupteurs et les comploteurs. Dans cette lutte, les victimes lui en voudront toute leur vie, comme l’enseigne Machiavel : « Le Prince doit payer le prix de l’impopularité lorsqu’il s’agit de préserver la stabilité de l’État. »

La Deuxième République : Lansana Conté

La Deuxième République, dirigée par le général Lansana Conté de 1984 à 2008, a duré 24 ans. De 1984 à 1985, une réforme économique majeure a été engagée, faisant passer le pays du socialisme au capitalisme.

De 1985 à 1998, une importante campagne de lutte contre la corruption a conduit à la création d’une commission d’enquête spéciale. Cette commission a destitué et fait arrêter plus d’une centaine de fonctionnaires et mis au jour plusieurs cas de fonctionnaires fictifs, de surfacturation et de faux chèques.

Après l’élection présidentielle de 1998, le système a fini par l’emporter sur le régime, dans un contexte également marqué par les problèmes de santé du président.

Puis vint le capitaine Moussa Dadis Camara, au pouvoir de décembre 2008 à décembre 2009, pendant environ onze mois. À peine arrivé au pouvoir, il a dénoncé la corruption et placé la lutte contre ce phénomène au cœur de son action. Il a finalement été contraint de quitter le pouvoir à la suite des événements de décembre 2009.

De la Troisième à la Quatrième République : Alpha Condé

Le président Alpha Condé a dirigé la Guinée de 2010 à 2021, soit onze années de pouvoir.

De 2011 à 2012, la création de l’Agence nationale de lutte contre la corruption, conjuguée à l’émergence et au développement des médias, a contribué à dénoncer les pratiques de corruption et leurs auteurs.

Cependant, au crépuscule de la Quatrième République, certains patrons de médias ont, selon l’auteur, fini par monnayer certaines pratiques qu’ils dénonçaient auparavant. Malgré les différentes initiatives engagées, le système a, une nouvelle fois, fini par emporter le régime.

La Cinquième République : changer les hommes ou le système ?

Depuis 2021, sous la présidence du général Mamadi Doumbouya, la Guinée est engagée dans une nouvelle phase politique présentée comme celle de la refondation. Pourtant, selon l’auteur, certaines pratiques demeurent : thésaurisation excessive, surfacturation présumée de projets et distribution des ressources publiques à des réseaux privilégiés.

Malgré les discours qui se veulent rassurants, les mêmes questions demeurent : avons-nous réellement changé de système ou seulement changé les hommes qui l’animent ?

À travers cette rétrospective, nous constatons que la Guinée a souvent combattu les hommes qui profitent du système sans parvenir à transformer en profondeur les mécanismes qui le permettent. C’est pourquoi les hommes s’enrichissent, les dirigeants finissent par être emportés et le peuple perd progressivement espoir.

Pourtant, les richesses de la Guinée sont considérables : ressources minières, vastes réseaux hydrographiques, terres agricoles, façade maritime stratégique et nombreuses possibilités de développement économique. Alors, que faut-il combattre : les hommes ou le système ?

Lutter contre les pratiques plutôt que contre les seuls individus

Personnellement, la promesse du président Mamadi Doumbouya selon laquelle « contre la corruption, ma main ne tremblera pas. Aucun rang, aucune fonction, aucune proximité ne met quiconque à l’abri de la rigueur républicaine » apparaît, aux yeux de l’auteur, comme une pratique déjà éprouvée par l’histoire.

On ne devrait pas attendre que le vol soit professionnalisé pour sanctionner le voleur. Il faut également créer les conditions permettant d’empêcher le vol et de réduire les possibilités de détournement.

L’histoire nous enseigne que, d’Ahmed Sékou Touré à Lansana Conté, en passant par Alpha Condé, les différents régimes ont engagé des combats contre des individus et des pratiques de corruption, sans parvenir à éradiquer durablement les mécanismes qui favorisent leur reproduction.

Avec la même méthode, la probabilité de parvenir à une transformation profonde du système demeure, selon l’auteur, limitée. Si la méthode ne change pas, le système qui a fini par emporter les régimes précédents pourrait continuer à produire les mêmes effets.

La formule du système semble alors simple : emprisonner les voleurs sans nécessairement supprimer les mécanismes qui permettent au vol de se reproduire.

Les fondateurs du système peuvent être arrêtés, mais le système, lui, continue d’exister. Il peut produire de nouveaux acteurs, de nouvelles méthodes et de nouvelles formes de vulnérabilité. Après le passage de la grande vague, les éléments restants peuvent se reproduire et donner naissance à de nouvelles pratiques.

On ne lutte donc pas uniquement contre les hommes, mais aussi contre le système conçu et entretenu par les hommes.

La leçon du Ghana

Pour illustrer cette hypothèse, prenons l’exemple de Jerry John Rawlings, qui a dirigé le Ghana de 1979 à 2001.

Dans sa lutte contre la corruption, le détournement de fonds publics et l’enrichissement illicite, Rawlings a lancé, en 1979, une opération appelée « House Cleaning » et mis en place des tribunaux spéciaux. Des juges ont notamment été poursuivis et emprisonnés pour des faits de corruption et d’infractions économiques.

Cette période a également été marquée par l’exécution de plusieurs personnalités, dont trois anciens chefs d’État : Akwasi Afrifa, Ignatius Acheampong et Fred Akuffo.

La leçon que l’on peut en tirer n’est évidemment pas de reproduire la violence de cette période. Elle est plutôt de comprendre qu’une réforme durable doit s’attaquer aux mécanismes qui permettent à la corruption de se développer, et pas uniquement à ceux qui en profitent.

Pour sauver la République de Guinée, nous devons donc déterrer le système.

Les hommes passent, le système demeure

De l’indépendance à nos jours, la Guinée a changé de présidents, de régimes et de Républiques. Mais avons-nous réellement changé le système ?

Les hommes passent. Le système reste.

Si nous continuons à combattre uniquement les hommes, le système continuera de produire de nouveaux acteurs qui reproduiront les mêmes pratiques.

Pour sauver la République de Guinée, il faut aller plus loin. Il faut comprendre comment le système s’est construit, comment il fonctionne, comment il se reproduit et comment il survit aux hommes qui l’ont incarné. Il faut surtout construire des institutions capables de résister aux changements de dirigeants et de garantir la continuité de l’État.

Car, au fond, la question n’est pas seulement : qui doit être enterré ?

La véritable question est : qu’est-ce qu’il faut déterrer pour que la République puisse enfin se relever ?

 

Dantouman Souleymane TRAORE

Doctrinaire

Analyste socio-politique

dantoumantraore629@gmail.com