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ECO : souveraineté économique nationale ou consolidation de la domination économique française en Afrique de l’Ouest ? (Par Dantouman Souleymane TRAORÉ)

Durant des décennies, la création d’une monnaie unique, l’ECO, suscite un vif débat dans la région de l’Afrique de l’Ouest. Ce projet crée une situation contrastée. Pour certains, il serait une nouvelle étape vers la souveraineté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Pour d’autres, ce serait un simple changement de billet. Cependant, pour comprendre les enjeux liés à cette réforme monétaire, il est judicieux de revenir sur l’histoire de la CEDEAO, de l’UEMOA, de la ZMAO et de l’ECO.

D’abord, la CEDEAO, créée le 28 mai 1975 par le Traité de Lagos, comptait à sa création 15 États membres. Deux ans plus tard, le Cap-Vert a rejoint l’organisation en 1977, portant ce nombre à 16 États membres, avant le retrait de la Mauritanie en 2000. Vingt-cinq ans plus tard, le 29 janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger l’ont quittée pour créer l’Alliance des États du Sahel (AES). Elle compte à ce jour 12 États membres. Pour atteindre ses objectifs, elle s’appuie sur plusieurs institutions annexes, dont l’UEMOA et la ZMAO, dans le processus d’intégration monétaire. Toutefois, l’intégration monétaire ouest-africaine est plus ancienne que la CEDEAO. Le franc CFA, appelé à sa création en 1945 « franc des Colonies françaises d’Afrique », à la suite des accords de Bretton Woods, est une monnaie créée par la France pour ses colonies. Sa banque émettrice est la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

Après les indépendances de 1960, certains États ont choisi de maintenir leur coopération monétaire avec la France. Ce choix les a conduits, en 1962, à créer l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) afin d’organiser cette coopération autour de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Trente-deux ans plus tard, en 1994 à Dakar, l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) fut créée. La même année, le franc CFA a été dévalué de 50 % par rapport au franc français. Puis, avec la création de l’euro en 1999, le CFA a été arrimé à l’euro à une parité fixe de 1 euro = 655,957 FCFA.

Une année plus tard, les pays qui avaient choisi de mettre fin à la coopération monétaire avec la France, et qui avaient d’ailleurs créé leurs monnaies nationales après leur accession à l’indépendance, ont créé la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO). Cette initiative visait à mettre en place une monnaie unique dans la région, différente du franc CFA.

Depuis l’an 2000, la CEDEAO poursuit cette ambition, celle de créer une monnaie unique appelée ECO pour l’ensemble de ses États membres. Ce projet pourrait fusionner la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO) et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Toutefois, son lancement a été reporté à maintes reprises : 2003, 2005, 2009, 2015, puis 2020. Aujourd’hui, il est prévu pour 2027. Ces reports s’expliquent par plusieurs divergences, notamment l’obligation de déposer une partie des réserves au Trésor français conformément au fonctionnement du franc CFA, la présence de représentants français dans les organes de gouvernance de la BCEAO et le non-respect des critères de convergence économique par les États membres.

Après l’échec du lancement prévu en 2020, en raison des mêmes divergences et du non-respect des critères de convergence économique, la 58e session ordinaire des chefs d’État de la CEDEAO, tenue à Accra en 2021 sous la présidence de Nana Akufo-Addo en visioconférence, a décidé de reporter le lancement du projet à 2027.

De plus, lors du 69e sommet ordinaire des chefs d’État de la CEDEAO, tenu à Freetown le 21 juin 2026, ils ont décidé à l’unanimité de lancer le projet de façon progressive. Le processus commencerait par les États qui remplissent les critères de convergence préalablement établis : un déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB, un taux d’inflation inférieur à 10 %, une dette publique inférieure ou égale à 70 % du PIB, une banque centrale qui ne finance pas l’État et des réserves de change couvrant au moins trois mois d’importations. Les autres États rejoindraient progressivement le projet. Ils ont également convenu de poursuivre les concertations avec les banques centrales afin de lever les derniers obstacles à sa mise en œuvre.

Au regard de l’histoire de la CEDEAO, de ses organes monétaires et du franc CFA, une inquiétude taraude les esprits avisés de la région: l’ECO sera-t-il une véritable souveraineté économique régionale ou une consolidation de la domination économique française en Afrique de l’Ouest ?

Personnellement, le lancement de l’ECO permettrait à la CEDEAO de supprimer les risques liés aux fluctuations monétaires et les coûts de change. Cela faciliterait les échanges entre les États membres. Si l’influence du franc CFA et de la France, qui retarde la mise en place du projet, était levée, l’impact de l’ECO sur les économies de la sous-région serait considérable. Plus de 400 millions de personnes pourraient utiliser une même monnaie sans frais de conversion, comme l’Europe l’a fait avec l’euro. Des inquiétudes subsistent toutefois quant à la parité de l’ECO avec l’euro conformément au franc CFA (1 euro = 655,957 FCFA), à la nature de cette monnaie et à la date de lancement prévue pour 2027.

D’abord, concernant la nature de cette monnaie, les propositions divergent. La première est défendue par la Côte d’Ivoire et consiste à arrimer l’ECO à l’euro, conformément au franc CFA. Si cette proposition est retenue, l’ECO serait le franc CFA sous une autre appellation. De plus, la seconde proposition est défendue par le Nigeria, le poumon économique de la sous-région ouest-africaine. Ce pays aurait plaidé pour une monnaie flottante dont la valeur évoluerait en fonction des forces du marché, à l’image du naira nigérian. Deux philosophies monétaires sont ainsi en présence. L’une est fondée sur la stabilité grâce à l’ancrage à l’euro. L’autre est fondée sur la souveraineté économique à travers une monnaie flottante. L’économie nigériane est près de 70 % du poids économique de l’Afrique de l’Ouest. Si la proposition nigériane est retenue, l’ECO pourrait être influencé par sa vision de la politique monétaire, comme l’Allemagne influence celle de la zone euro. Cependant, le taux d’inflation au Nigeria varie entre 15 et 16 %, et le naira reste sous pression. Cette situation soulève des inquiétudes quant à la capacité du Nigeria à faire prévaloir sa vision.

En outre, concernant le lancement prévu en 2027, un constat est celui des critères de convergence. À ce jour, seul le Togo remplit les six critères parmi les États membres de la CEDEAO. Cette situation pourrait entraîner un nouveau report. Par ailleurs, les réalités économiques des États de l’Afrique de l’Ouest montrent que les économies les plus fragiles pourraient entraîner les autres. Cette situation alimente les inquiétudes quant à la réalisation du projet à court terme. Partant de ces constats, les esprits avisés de la région s’interrogent: le lancement prévu en 2027 aura-t-il lieu ? L’ECO sera-t-il un simple changement de nom ou une véritable avancée vers la souveraineté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ? Le Nigeria pourra-t-il imposer sa philosophie monétaire fondée sur le libre marché ?

À la lumière de l’histoire, des actions entreprises et de mon analyse sur la réalisation de ce projet, celui ci reste flou. S’il devait reprendre la philosophie monétaire ivoirienne fondée sur l’ancrage à l’euro, il serait une évolution du système existant.

Au bout du compte, la mise en place de l’ECO reste un défi économique auquel la région ouest-africaine est confrontée. Le débat reste ouvert: sera-t-il le symbole d’une souveraineté économique ou l’évolution d’un système existant?

 

Dantouman Souleymane TRAORÉ

 Journaliste, activiste, enseignant

 Leader politique.

 Dantoumantraore629@gmail.com

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