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Mali : La rue gronde, la Transition chancelle

Le samedi 3 mai 2025, un fait inédit s’est produit à Bamako. Ce jour-là, malgré l’interdiction d’un meeting organisé par une large coalition de partis politiques, des centaines de Maliens ont bravé la peur et les obstacles pour exprimer leur rejet de la Transition militaire en cours depuis 2020. Devant le Palais de la Culture, encerclé par les forces de sécurité et des partisans du régime, des cris de ras-le-bol ont résonné : contre la dissolution programmée des partis politiques, contre le glissement du calendrier électoral, et surtout contre le maintien au pouvoir de ceux qui devaient être des transitionnaires, et non des dirigeants permanents.

Cet épisode, passé inaperçu dans certains cercles, mérite pourtant une lecture attentive. Car il ne s’agit pas d’un simple rassemblement contrarié : c’est un signal fort que la Transition entre dans une phase critique, où son autorité n’est plus incontestée, et où le peuple semble reprendre confiance pour redemander ce qui lui appartient : la souveraineté populaire.

Une mobilisation inattendue… et réussie

Depuis le coup d’État d’août 2020, les autorités de transition bénéficiaient d’un soutien populaire relatif, porté notamment par un discours souverainiste anti-occidental, un rejet de la classe politique traditionnelle et une promesse de refondation nationale. Les rassemblements publics étaient, jusque-là, systématiquement en faveur de la junte.

Mais le 3 mai, les cartes ont été rebattues. Même si le meeting n’a pu se tenir, la simple affluence dans la rue, le courage de la foule, et la présence remarquée de figures émergentes comme le jeune Cheick Oumar Diarra, ont démontré qu’une autre voix existe désormais. Une voix citoyenne, plurielle, qui n’accepte plus la confiscation du pouvoir sous couvert de transition.

Cette mobilisation, selon l’avocat et politologue Oumar Berté, a surpris jusqu’à ses organisateurs. Elle a brisé le mythe d’une opposition désorganisée et sans soutien populaire. Elle a surtout révélé une réalité sociale que le pouvoir semblait vouloir ignorer : le pays est à bout.

Une transition en déclin

La colère exprimée dans les rues de Bamako n’est pas seulement politique : elle est multidimensionnelle. Le pays traverse une crise énergétique sans précédent, les finances publiques sont exsangues, les tensions sociales s’aggravent, et les libertés fondamentales s’érodent. Des emprisonnements arbitraires, des enlèvements, des atteintes à la liberté d’expression… autant de symptômes d’un régime qui se durcit, incapable de tenir ses promesses de refondation, mais prompt à réprimer toute voix dissonante.

Ce que traduit la contestation du 3 mai, c’est donc aussi une usure du pouvoir. La Transition n’a plus l’élan initial de légitimité qu’elle prétendait. L’autorité morale dont elle jouissait après la chute du régime précédent s’effrite, et la population commence à interroger les réelles intentions des militaires. Veulent-ils réellement organiser des élections, ou cherchent-ils à s’installer durablement au pouvoir ?

Vers une opposition civile, au-delà des partis ?

L’avenir du mouvement contestataire dépendra en partie de sa capacité à dépasser les partis politiques traditionnels, discrédités par leur propre histoire de compromissions. Beaucoup de Maliens considèrent que ces partis ont eux-mêmes contribué à l’arrivée au pouvoir des militaires, en les soutenant ou en gardant le silence au moment critique. Le déficit de confiance à leur égard est profond.

La société civile, en revanche, apparaît comme un acteur de plus en plus central. Elle devra structurer la contestation, l’étendre en dehors de Bamako, et surtout garder son autonomie vis-à-vis des agendas politiciens. Une coalition large, transversale, incluant jeunes, intellectuels, commerçants, femmes, artistes, sera indispensable pour ancrer le mouvement dans le pays profond.

Quant aux syndicats, leur rôle reste incertain. La puissante centrale UNTM, jadis fer de lance de la révolution de 1991, semble aujourd’hui neutralisée. Son dirigeant, Yacouba Katilé, est aujourd’hui président du Conseil économique, social et culturel, une institution étroitement liée à la Transition. L’espoir d’un sursaut syndical repose donc sur d’éventuelles dissidences internes.

Risques de répression et de radicalisation

Les autorités de transition, surprises et fragilisées, pourraient être tentées de répondre par la force. Ce serait une grave erreur. Car réprimer une mobilisation naissante ne fait que l’alimenter. Le risque d’escalade est réel. À chaque coup de matraque, à chaque arrestation arbitraire, une nouvelle fracture s’ouvre dans le tissu national.

Une radicalisation est également à craindre de l’autre côté. Si les voies pacifiques de revendication sont systématiquement réprimées, certains pourraient être tentés par des moyens extrêmes. C’est pourquoi il est urgent que la Transition ouvre un dialogue inclusif, qu’elle cesse la chasse aux opposants, et qu’elle fixe une date claire, crédible et respectée pour les élections.

Conclusion : l’heure de vérité pour la Transition

Le 3 mai 2025 pourrait rester dans l’histoire comme le jour où le peuple malien a cessé de se taire. Mais ce n’est qu’un début. Il ne suffit pas de descendre une fois dans la rue pour faire vaciller un régime. La mobilisation devra être suivie, élargie, structurée. Elle devra surtout rester pacifique et démocratique pour garder sa légitimité.

Pour les autorités de transition, le message est clair : la patience du peuple n’est pas infinie. Chaque jour passé sans perspective de retour à l’ordre constitutionnel renforce l’idée que les militaires veulent confisquer le pouvoir. À eux de choisir entre l’écoute et l’autoritarisme, entre la sortie honorable et le durcissement dangereux.

Le Mali a déjà trop souffert des transitions sans fin. Il est temps de faire confiance à la maturité du peuple, et de lui rendre ce qui lui appartient : sa voix, son choix, sa démocratie.

Par la Rédaction inspiré de l’entretien de Oumar Berté, politologue malien avec  RFI