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Mon confrère Thierno Alhassane Diallo: Un exil forcé, une vie en suspens

Mon confrère Thierno Alhassane Diallo: Un exil forcé, une vie en suspens

(Lejour.Info-Conakry le 10 Mai 2022)- Je n’écris pas ces lignes sans émotion. Elles me brûlent les doigts et pèsent sur mon cœur. Parce que l’histoire que je vais vous raconter n’est pas une fiction, mais celle d’un ami, d’un frère de plume et de combat. Un homme dont le seul crime fut de dire la vérité. Il s’appelle Thierno Alhassane Diallo, journaliste d’investigation et militant politique. Il est né le 12 décembre 1985 à Conakry, dans une Guinée qui l’a vu naître, le former… mais aussi le trahir.

Aujourd’hui, Thierno vit en exil aux États-Unis, loin de ses proches, de sa terre, de ses racines. Son départ n’était pas un choix, mais une nécessité. Un instinct de survie.

Un homme traqué pour avoir exercé son métier

Thierno Alhassane Diallo, c’est d’abord un professionnel rigoureux, passionné par la recherche de la vérité. Membre engagé de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG), il a été de tous les fronts pour dénoncer les dérives des régimes successifs : Lansana Conté, Alpha Condé, et aujourd’hui la junte militaire au pouvoir.

Mais ce courage s’est heurté à l’hostilité féroce des autorités. Menaces, intimidations, agressions physiques, harcèlement… Thierno a tout connu. En juillet 2011, alors qu’il couvrait l’attaque présumée contre le domicile du président Alpha Condé, il a été violemment passé à tabac par les forces de l’ordre. Ses outils de travail confisqués, son gilet « Presse » ignoré.

En février 2013, lors d’une manifestation de l’opposition, il a inhalé du gaz lacrymogène en pleine couverture médiatique. Il a été transporté d’urgence par la Croix-Rouge et placé huit heures en soins intensifs.

Et comme si cela ne suffisait pas, en juillet 2014, il est sauvagement agressé dans son propre quartier par des jeunes manipulés par le pouvoir local. Frappé, laissé à moitié mort. À ce moment-là, Thierno a compris qu’il n’avait plus d’avenir en Guinée. Il a quitté le pays le 10 octobre 2014.

Exilé, mais toujours en danger

Depuis les États-Unis, Thierno continue son combat : informer, alerter, dénoncer. Mais les menaces n’ont jamais cessé. En 2022, les forces de sécurité ont perquisitionné le domicile de ses parents à Conakry pour savoir où il se trouvait. Elles ont averti sa famille : « S’il remet les pieds en Guinée, il sera arrêté. »

Pourquoi ? Parce qu’il ose encore soutenir publiquement l’UFDG. Parce qu’il n’a jamais cessé d’élever la voix contre les abus du pouvoir. Parce qu’en Guinée, l’engagement pour la démocratie se paie parfois de sa vie.

Le prix humain de l’exil

Le plus cruel, dans cet exil, ce ne sont pas seulement les menaces ou la distance. C’est ce que Thierno a perdu en chemin.

En 2017, il a perdu sa mère, Mariama Bah. Elle est décédée à Conakry sans revoir son fils. Thierno n’a pas pu assister à son enterrement. Il n’a pas pu la prendre une dernière fois dans ses bras.

« Cette douleur me hantera jusqu’à la fin de mes jours », m’a-t-il confié dans un appel empli de sanglots retenus.

Aujourd’hui, c’est son père, Alpha Diallo, qui lutte contre la maladie et les effets du grand âge. Mais Thierno sait qu’il ne pourra pas le voir, le soigner, l’accompagner. L’ombre du régime plane toujours sur son retour. Il ne veut pas être le prochain journaliste guinéen à disparaître ou à mourir en détention.

Une presse en danger, un peuple bâillonné

Depuis son départ, la situation n’a fait qu’empirer pour les journalistes guinéens. Certains, comme Mohamed Koula Diallo, Chérif Diallo et Abdoulaye Bah, ont été tués ou ont mystérieusement disparu.

Depuis l’arrivée au pouvoir du CNRD, la Guinée vit sous une chape de plomb. Les libertés sont piétinées. Des radios et télévisions ont été fermées sans justification. L’opposition politique est muselée. Internet a été coupé pendant plusieurs mois. Le 28 février 2022, les leaders de l’opposition, Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré, ont été expropriés de leurs domiciles.

Aujourd’hui, des centaines de journalistes, activistes, et militants politiques vivent dans la peur, l’exil, ou le silence imposé.

Une tragédie nationale

Thierno Alhassane Diallo n’est pas un fugitif. Il n’est pas un criminel. Il est un fils du pays. Un journaliste. Un Guinéen qui voulait simplement faire son travail avec honnêteté.

Mais dans cette Guinée où la vérité dérange, il a été contraint de partir. Et dans ce pays qu’il aime tant, il n’est plus le bienvenu.

Son histoire est celle de beaucoup d’autres. Mais elle est aussi un avertissement : tant que la vérité coûtera la liberté, la Guinée restera une démocratie de façade.

Mamadou Baïlo Sow/Lejour.Info