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TRIBUNE| Développement : l’Afrique face au mirage des chiffres

L’Afrique semble se réveiller, mais elle veut brûler les étapes que les grandes nations ont mis des siècles à franchir. Indicateurs flatteurs, projets de façade, dettes laissées aux générations futures : de Rostow à Amartya Sen, le développement est un processus, pas un calcul de chiffres.

L’Afrique semble se réveiller de son sommeil, mais son réveil est fatal. Elle veut atteindre, sans base solide, le niveau de ceux qui ont pris des siècles pour se développer. Elle crée des indicateurs chiffrés qui ne reflètent pas le niveau de vie de ses citoyens. Elle semble prioriser l’IA pour laver son image et donner bonne impression au monde, avec des projets qui n’existent que par la forme. Pourtant, les grandes nations se sont construites loin du bruit et du mirage politique. Elles ont accepté leur sort, ont cru au processus et ont transformé leur sort terrible en opportunités de progrès. Elles ont parcouru un long trajet pour arriver au bout du tunnel.

C’est pourquoi Walt Whitman ROSTOW nous enseigne, dans son livre « The Stages of Economic Growth », la théorie des cinq étapes de la croissance économique. D’abord, il estime que le développement se fait par étapes successives, dont chacune est un passage obligé vers le progrès. La première étape est la société traditionnelle, où l’économie est basée sur l’agriculture à faibles capacités de production. Ensuite, avec discipline et effort constant, elle atteint la deuxième étape, celle des préalables, qui consiste à construire les infrastructures de base et à asseoir des institutions fortes. Une fois les infrastructures de base construites et des institutions fortes et crédibles en place, le pays passe des préalables au décollage économique, qui est la troisième étape. À cette étape, les infrastructures et les institutions de la deuxième étape serviront de base pour construire les industries, en passant d’une économie agricole à une économie industrielle, ce qui permettrait d’accroître la croissance économique et de créer une économie de rotation. Cette étape de l’industrialisation, phase importante pour tout vrai développement, permettra d’atteindre l’étape de maturité, qui est la quatrième. À cette étape, le pays étant stable sur le plan économique, social et politique, et les conditions de vie des citoyens s’étant améliorées, il développe le secteur tertiaire à travers la technologie avancée et la communication, pour mettre en garde les grandes puissances de ses réalisations afin de se protéger contre toute attaque. Après la maturité vient l’ère de la consommation de masse, qui est la cinquième étape ; c’est à cette étape qu’on parle de développement. Autrement dit, le développement passe par les secteurs qui créent des richesses, lesquelles permettent de construire les infrastructures de base et d’améliorer les conditions de vie des citoyens.

Pour preuve, les États-Unis ont pris 80 à 100 ans, soit un siècle, pour se développer après la domination de la Grande-Bretagne. La Chine a pris 50 à 60 ans, de l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir en 1949, après de longues périodes de conflit intense et de difficultés économiques, aux réformes économiques de 1978.

Comparativement à ces grandes nations, certains pays africains font des va et vient : ils se réveillent le matin et dorment le soir. Le secteur primaire est pauvre, les agriculteurs crient au scandale, les entreprises publiques sont privatisées, les entreprises privées tardent à progresser, et les entreprises à caractère public et mixte tardent à payer les dividendes de l’État. L’évasion fiscale a transformé l’État en mendiant. Le peuple semble déambuler entre les personnalités publiques pour gagner sa part du gâteau national. Le plus ridicule dans ces pays, c’est que l’État conçoit son budget rempli de chiffres, crée des indicateurs chiffrés pour être crédible aux yeux des institutions et mobilise des ressources sur le marché pour exécuter ses projets de développement, mettant en péril l’avenir des générations futures. Il échange des mines contre des contributions aux pourcentages maigres et bombe le torse : ça s’appelle « mirage de développement ».

Pourquoi les pays africains stagnent toujours ? Une génération arrange les choses et construit la base ; dès son départ, une autre arrive avec des expressions, endort la conscience collective, pille les ressources et endette le pays. Après, une autre génération viendra avec de la bonne volonté ; elle aura 10 à 15 ans pour rembourser les dettes extérieures et faire face aux priorités du développement. D’ici la fin des 10 premières années, par espoir et malgré les efforts fournis, cette génération sera obligée de continuer pour achever ses travaux. Au même moment, le peuple est impatient : cette impatience crée des alternatives : soit il reste par la force, soit il cède. Ainsi, de suite, les générations se suivent : l’une vient pour arranger, l’autre pour déranger. Et le système d’aide au développement a été créé pour maintenir ces pays dans l’immobilisme et le recommencement. C’est pourquoi Thomas SANKARA disait que toute aide qui n’aide pas à se passer de l’aide est à rejeter.

Le développement n’est ni un calcul de chiffres, ni, encore moins, des images d’intelligence artificielle. C’est un processus qui demande de la discipline, de l’ambition et du patriotisme. Prenons les chiffres : la croissance économique de la Guinée devrait atteindre 9,5 % selon les prévisions du Fonds monétaire international ; à ce jour, elle est à 7,6 %. La France est à 0,4 %, la Russie à 0,9 %, la Chine à 4,5 %, les États-Unis à 2,3 % et la Corée du Sud à 3,3 %. Comparons la croissance économique des pays de la Triade à celle des pays en développement : on se rend compte que les chiffres donnent un mirage de progrès s’ils ne se reflètent pas sur le niveau de vie des citoyens puisqu’ils, ils ne donnent pas à manger aux citoyens. C’est pourquoi Amartya SEN nous enseigne que le développement ne se réduit pas à l’augmentation du PIB : il consiste aussi à donner aux individus les moyens réels de vivre en bonne santé, de s’instruire, de travailler et de participer aux décisions.

Je crains pour la génération d’après celle-là. Elle aurait besoin de plus de 10 ans pour se libérer du fardeau de la dette extérieure.

 

Dantouman Souleymane TRAORÉ

Analyste socio-politique

dantoumantraore629@gmail.com