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La neutralité complice : quand le silence devient une faute

 

Il est des silences qui ne relèvent ni de la prudence ni de la réserve. Ils accusent. Ils trahissent. Ils révèlent le choix délibéré de détourner le regard lorsque l’injustice sert le pouvoir. Se taire, dans ces circonstances, n’est pas s’abstenir : c’est consentir.

Notre époque voit prospérer une galerie d’acteurs publics, comédiens en quête d’audience, intellectuels en rupture de conscience, donneurs de leçons à géométrie variable, dont l’indignation n’obéit plus à aucun principe. Elle se marchande, se calcule, s’ajuste aux intérêts du moment. Elle n’est plus une exigence morale : elle est devenue une stratégie.

Face aux enlèvements, aux disparitions forcées, aux arrestations arbitraires, à la justice expéditive, les voilà soudain frappés d’une prudence suspecte. Ils se découvrent « apolitiques », invoquent la nuance, réclament du recul quand les faits, eux, sont établis, documentés, indéniables. Pendant ce temps, des familles vivent dans l’attente et l’angoisse, consumées par l’absence et le silence.

Mais que l’on évoque Cellou Dalein Diallo, et les mêmes se métamorphosent. Les voilà procureurs sans mandat, distribuant insinuations, orchestrant cabales et procès d’intention avec une ardeur que rien ne justifie sinon l’opportunisme. La retenue s’évapore, la nuance disparaît, et l’acharnement devient soudain vertu.

D’où vient ce double standard ? D’un calcul froid. S’en prendre à l’opposant est rentable : cela garantit visibilité, approbation, accès aux cercles du pouvoir et, pour les plus zélés, quelques miettes de reconnaissance ou de privilèges.

La neutralité qu’ils revendiquent n’est qu’un masque. Ils s’en couvrent pour absoudre les abus de l’État, et l’abandonnent aussitôt qu’il s’agit de complaire au régime.

Or, la neutralité face à l’injustice n’est pas une posture : c’est une faute. L’intellectuel digne de ce nom ne compose pas avec l’arbitraire : il le combat. L’artiste véritable ne prête pas sa voix aux puissants : il la met au service de ceux qu’on réduit au silence. On ne hiérarchise pas les injustices en fonction de ce qu’elles rapportent. Les principes ne sont pas des accessoires : ils obligent, partout et toujours.

Une société qui banalise l’arbitraire, qui tolère l’instrumentalisation de la justice, ne perd pas seulement l’État de droit. Elle abdique ce qui la fonde : son exigence morale, sa dignité, son âme. Ceux qui préfèrent flatter le prince plutôt que défendre les victimes ne sont plus des esprits libres. Ils deviennent les rouages dociles d’un système où le silence s’achète et où l’indignation se vend

L’Histoire, elle, ne s’encombre pas des courtisans. Elle retient ceux qui refusent de se taire quand le silence devient complice. Elle honore ceux qui parlent lorsque parler coûte, et qui tiennent lorsque tout incite à céder.

Le courage n’est pas de s’acharner sur la cible que le pouvoir désigne. Le courage est de dénoncer l’injustice, d’où qu’elle vienne, quel qu’en soit l’auteur. Tout le reste n’est que calcul, imposture et, disons-le sans détour, lâcheté.

 

Souleymane Souza KONATE.