Accueil Politique Présidentielle en Guinée : le ni oui ni non d’Alpha Condé

Présidentielle en Guinée : le ni oui ni non d’Alpha Condé

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Sans surprise, le parti au pouvoir a choisi le président sortant comme son candidat pour la présidentielle du 18 octobre. Mais Alpha Condé laisse planer le suspense.

Ils sont venus de tout le pays pour faire entendre leur voix. Près de 350 cadres du Rassemblement du peuple de guinée (RPG), le parti au pouvoir, sont réunis en convention électorale pour deux jours au Palais du Peuple, siège de l’Assemblée nationale à Conakry, avec un seul objectif affiché : désigner leur candidat pour la prochaine élection présidentielle d’octobre 2020. Et ce qui n’était qu’un secret de polichinelle a été officialisé ce jeudi : les délégués ont demandé à l’actuel président Alpha Condé, 82 ans, d’être son candidat. Une nouvelle candidature synonyme d’un troisième mandat hautement controversé pour le dirigeant guinéen. « Je vous ai entendus, je prends acte » a dit le locataire du palais Sékhoutouréya.

À ceux qui s’attendaient à une réponse décisive à propos de son choix comme candidat du parti présidentiel, Alpha Condé a choisi de parler à demi-mot. « Si vous voulez que j’accepte votre proposition, il faut que vous vous engagiez à ce que le RPG redevienne ce qu’il était, un parti qui n’oublie personne », a-t-il ajouté, en citant les femmes, les jeunes et les plus démunis.

« Je ne veux plus qu’on gouverne comme avant en laissant certains au bord de la route », a-t-il dit, en affirmant que « la bataille principale sera de lutter contre la corruption ».

« Il faut que nous nous entendions sur tout cela », il « faut qu’on se parle les yeux dans les yeux » pour « prendre des engagements précis », a aussi dit Alpha Condé, en précisant qu’il rencontrerait d’ici samedi les délégations du RPG des différentes régions du pays.

Les appels du pied du RPG

Après les éloges du premier jour de convention, les appels des orateurs se sont succédé à la tribune de la convention. « Il ressort des interventions un plaidoyer en direction du président Alpha Condé, pour qu’il veuille bien accepter la volonté du peuple d’être le candidat unique du RPG à l’élection présidentielle », a déclaré devant les délégués du RPG la députée chargée de la synthèse des travaux de la convention, Diakagbé Kaba.

« À l’issue de cette convention, nous attendons que le Pr Alpha Condé réponde favorablement à notre demande, c’est-à-dire qu’il soit notre candidat à la prochaine élection présidentielle en Guinée », a expliqué un peu plus tôt à l’AFP Malick Sankon, membre du bureau politique national du RPG. « Nous n’avons aucune alternative, personne ne s’est dégagé, alors on lui dit de continuer à faire le boulot et on verra plus tard », a-t-il ajouté.

Le RPG veut « une mobilisation nationale et totale, notamment de toutes les structures du parti, pour une victoire dès le premier tour de l’élection présidentielle », avait peu avant déclaré la députée Zeinab Camara, rapporteuse de la commission chargée de la stratégie électorale.

Bien avant, une coalition de partis soutenant la majorité, la Convention démocratique pour le changement dans la continuité (Codecc), s’est quant à elle prononcée dès lundi pour une nouvelle candidature d’Alpha Condé, en soulignant ses réalisations, notamment en matière de « décollage économique ». « Je ne dis pas qu’elles sont totales, mais elles touchent tous les domaines de la vie sociale », a dit à l’AFP le porte-parole de la Codecc, le ministre chargé de l’Hydraulique Papa Koly Kourouma, qui a aussi été ministre sous la junte de Moussa Dadis Camara avant de se présenter aux élections présidentielles de 2010 et 2015, remportées par Alpha Condé.

Compteurs à zéro ?

Reste que le président Alpha Condé, élu en 2010 et réélu en 2015, ne s’est jusqu’à présent pas formellement porté candidat à un troisième mandat, répétant depuis des mois que « c’est son parti qui décidera ». En effet, la Constitution guinéenne limite le nombre de mandats à deux, mais l’adoption en début d’année d’une nouvelle loi fondamentale lors d’un référendum boycotté par l’opposition permet à Alpha Condé de remettre les compteurs à zéro, selon ses partisans. Le dirigeant guinéen issu de l’ethnie malinké, majoritairement installée en Haute Guinée, a à de nombreuses reprises critiqué la limitation à deux du nombre de mandats autorisés, la qualifiant d’injuste.

Et pourtant, Alpha Condé, né le 4 mars 1938 à Boké – ancien opposant à tous les régimes qui connut l’exil et la prison –, a été le premier président démocratiquement élu après des décennies de régimes autoritaires dans cette ancienne colonie française d’Afrique de l’Ouest où plus de la moitié de la population vit dans la pauvreté malgré la richesse de son sous-sol.

Il part en France dès l’âge de 15 ans pour y poursuivre ses études et y obtient des diplômes en économie, droit et sociologie. Il va ensuite enseigner à la prestigieuse université parisienne de la Sorbonne. Parallèlement, il dirige dans les années 1960 la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) et anime des mouvements d’opposition au régime dictatorial d’Ahmed Sékou Touré, « père de l’indépendance » de la Guinée, ex-colonie française qui a acquis sa souveraineté en 1958.

Sékou Touré condamne Alpha Condé à mort par contumace en 1970. Pendant son exil d’une trentaine d’années, l’opposant se lie d’amitié avec plusieurs personnalités, dont le ministre français sortant des Affaires étrangères Bernard Kouchner. Il rentre au pays en 1991, sept ans après la mort de Sékou Touré. Au dictateur a succédé un caporal autoritaire, Lansana Conté, qui a dû accepter une timide démocratisation permettant à Condé de se présenter à la présidentielle en 1993, puis en 1998. Ces scrutins ne sont ni libres ni transparents, mais Alpha Condé est officiellement crédité de 27 % et 18 % des voix.

Le fondateur du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) fait peur à Lansana Conté, qui le fait arrêter juste après la présidentielle de 1998, avant même la proclamation des résultats. Il est condamné en 2000 à cinq ans de prison pour « atteintes à l’autorité de l’État et à l’intégrité du territoire national ». Il purgera en partie sa peine : sous la pression internationale, il est « gracié » en 2001.

À sa sortie de prison, il assure que son « modèle » est Nelson Mandela, ancien prisonnier devenu en 1994 le premier président noir d’Afrique du Sud. « Il faut faire comme lui, pardonner mais ne pas oublier », dit-il alors. En 2003, il boycotte la présidentielle, comme les autres candidats des grands partis d’opposition.

Après la mort de Conté et la prise du pouvoir par une junte dirigée par le capitaine Moussa Dadis Camara, fin 2008, Alpha Condé réclame des élections et reste dans l’opposition. Il est en visite à New York quand l’armée réprime dans le sang un rassemblement de l’opposition à Conakry, le 28 septembre 2008, tuant 157 civils. Condé est alors l’un des premiers opposants à fustiger le « pouvoir criminel » et à dénoncer la responsabilité du chef de la junte dans le massacre.

Svelte, boitant légèrement, vêtu le plus souvent d’une chemise saharienne, Alpha Condé, marié trois fois et père d’un garçon, communique peu avec la presse, mais a le sens de la formule et sait enthousiasmer son auditoire. Limitrophe de la Sierra Leone, du Liberia, de la Côte d’Ivoire, du Mali, du Sénégal et de la Guinée-Bissau, la Guinée abrite sous ses 245 900 km2 d’importantes ressources naturelles. C’est l’un des premiers producteurs mondiaux de bauxite. Elle possède des gisements de fer, d’or, de diamant et de pétrole.

Condé a entrepris des réformes pour diversifier l’économie et développer le secteur minier, qui attire les investissements étrangers mais reste sous-exploité par manque d’infrastructures. La Guinée, gangrenée par la corruption (138e sur 180 pays selon Transparency International), connaît de fortes inégalités. Plus de 55 % des habitants (12,4 millions en 2018) vivent sous le seuil de pauvreté. Beaucoup n’ont pas accès à l’électricité et à l’eau courante, selon la Banque mondiale. Et en l’espace de quelques années sa gouvernance s’est dégradée. Il est accusé par ses adversaires de dérive autocratique au point de chercher à plier la Constitution à son ambition de troisième mandat.

Plainte en France et risque de soulèvement

Lancée mi-octobre 2019 par le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), formé des principaux partis d’opposition et d’organisations de la société civile, la mobilisation contre le président Alpha Condé, plusieurs fois réprimée, a déjà fait des dizaines de morts parmi les manifestants. Alors qu’il fait l’objet de nombreuses critiques d’association de défense des droits de l’homme qui lui reprochent les violences des forces de l’ordre lors des manifestations, qui ont fait quelque 200 morts depuis son arrivée au pouvoir, selon l’opposition – sur le plan international une action judiciaire vient d’être lancée en France.

Un collectif d’opposants guinéens a déposé plainte devant le parquet national financier à Paris contre Alpha Condé et plusieurs de ses proches pour corruption, trafic d’influence et blanchiment de corruption. La société Alliance Minière Responsable (AMR), mise en cause dans cette plainte, a démenti mercredi les accusations à son encontre, les qualifiant de « totalement fictives ».

Avec sa prise de parole ce 6 août, il ne fait plus aucun doute que le président guinéen se dirige vers une nouvelle candidature, malgré la vague de protestations que cette perspective soulève depuis des mois.

Le Point Afrique

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