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Les avatars de l’État centralisateur (Youssouf Sylla)

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En accédant à l’indépendance, les pays d’Afrique francophones comprenant la Guinée ont opté pour le modèle étatique français, un État centralisateur. Dans le contexte historique français, ce modèle d’État qualifié de « jacobin » est un héritage de la Révolution de 1789. Il repose sur l’indivisibilité de la République, une langue commune, le français, et le rejet de tout régionalisme ou fédéralisme. Il s’agit d’un État bureaucratique où tout se décide à Paris par les élites de la République. De plus en plus de voix s’élèvent en France pour dénoncer les limites du jacobinisme. Dans une tribune intitulée « Pour une France prospère, finissons-en avec l’État jacobin », publiée en 2017 dans le journal Le Figaro, Sébastien Laye écrivait ceci : « La régionalisation de pans entiers de l’action publique ou leur délégation à des entreprises et associations de l’économie sociale et solidaire devrait être le fer de lance de l’ajustement structurel de notre État Providence ».

L’expérimentation de l’État jacobin en Afrique

Pour ce qui est de l’État francophone post colonial, la question se pose de savoir si l’État jacobin tel qu’importé est le modèle le plus pertinent dans son contexte ? cette question a tout son mérite, lorsqu’on sait, d’une part, que l’État africain est le produit d’un tracé frontalier, qui dans certains cas a arbitrairement procédé à l’éclatement des membres d’une communauté entre différents Etats. Et d’autre part, que l’État africain est lui-même composé d’une multitude d’ethnies entre lesquelles, le vouloir vivre ensemble, substrat de toute nation, a encore du chemin à faire pour être réel.

Pour régler la question de l’éclatement des membres d’une même communauté entre différents États souverains et la question de la forte diversité ethnique au sein d’un seul État, trois solutions ont été mises en avant. La première, adoptée au plan régional a consisté à la consécration par l’Organisation de l’Unité africaine (OUA), devenue Union Africaine (UA), du principe de l’intangibilité des frontières entre les nouveaux États africains. La deuxième solution, quant à elle, a consisté à mettre en place, comme en Guinée sous le Président Ahmed Sékou Toure, un parti unique (le PDG) pour faire taire différentes sensibilités susceptibles de mettre à mal l’unité nationale au sein de jeunes États africains. Enfin, la troisième solution a porté sur une promesse d’ouverture démocratique à partir des années 90 sous le double effet de la chute du mur de Berlin, consacrant la victoire des démocraties libérales sur les démocraties populaires, et du discours de La Baule. Un discours dans lequel, la France par la voix de François Mitterrand s’engageait à lier dorénavant son aide économique aux États africains aux progrès démocratiques enregistrés en leur sein.

Un greffage raté

Au regard des résultats obtenus dans la mise en œuvre de ces solutions, on peut dire qu’à part le respect global des frontières héritées de la colonisation (peu de conflits ont éclaté entre États à ce propos), les tentatives de construction autoritaire de l’unité nationale à travers les partis uniques ont connu un lamentable échec en Afrique. L’ouverture politique qui en est issue connait à son tour divers fortunes. Elle a libéré les frustrations accumulées par les communautés longtemps réduites au silence, transformé l’espace politique en un champ de bataille entre les ethnies qui veulent toutes participer au partage du gâteau national (la fameuse politique du ventre décrite par Jean François-Bayart) et conduit l’État, sous un faux manteau d’ouverture, à voler aux populations la démocratie. Loin de favoriser le développement économique et l’essor démocratique des sociétés, l’Etat jacobin de type africain est véritablement un échec qui explique de nos jours la résurgence des militaires sur la scène politique en Guinée, au Mali et au Burkina Faso.

Pour un nouvel État

Partant de l’échec de l’expérimentation de l’État jacobin dans un pays comme la Guinée, à la fois sur le plan économique et sur le plan de la construction de l’unité nationale, il est temps, plus de 60 ans après, de jeter les bases d’un nouvel État plus proche des citoyens et de leurs préoccupations en termes de développement et d’épanouissement dans le strict respect de leurs différences socio culturelles. Il s’agit là d’un modèle étatique qui prend carrément le contre-pied de l’État jacobin, dominateur et envahissant, qui montre aujourd’hui ses limites même dans son berceau, la France. Pour se positionner dans un courant réformateur, le nouvel État guinéen doit se concentrer sur ses pouvoirs régaliens (armée, monnaie, diplomatie, etc.) et transférer les autres compétences dans les domaines du développement économique et social aux entités régionales. Ceci permet de casser le monopole que Conakry a toujours gardé sur les affaires de la nation et de rapprocher dans un esprit de démocratie locale, les centres de décisions, des populations à la base. En effet, les exemples dans le monde montrent que le temps de l’État providence est révolu et que l’État ne peut pas tout faire. Il faut faire des pôles régionaux, qui cernent mieux que quiconque leurs besoins, de véritables acteurs à part entière de leur propre développement.

Youssouf Sylla, analyste