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Guinée, le réquisitoire de Mamady Doumbouya contre « le pouvoir des Blancs »

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Dans le discours prononcé voici trois ans devant l’École de guerre,  le colonel Mamady Doumbouya, l’ancien caporal de la Légion étrangère au sein de la 25eme promotion (2017-2018) devenu, depuis dimanche, le nouveau patron de la Guinée, critiquait vertement la France devant un auditoire d’officiers rassemblés pour un symposium.

Le compte rendu dont Mondafrique a pu prendre connaissance sur le site de l’école de guerre à Paris, est passionnant à plus d’un titre. La charge du nouvel homme fort de Guinée, Mamady Doumbouya, contre les méthodes des militaires français en Afrique montre à quel point la génération de militaires africains qui émerge nourrit des sentiments mitigés à l’égard de la France. Pur produit du système Alpha Conde à qui il doit une ascension fulgurante, le colonel Doumbouya s’en prend pourtant à la complicité des personnalités politiques guinéennes avec les militaires français.

La charge est d’autant plus impressionnante Mamady Doumbouya a été formé par la légion française qu’il quittait après quinze ans de bons et loyaux services avec le grade de caporal pour diriger, depuis 2018, le groupement des forces spéciales guinéennes qui lui a permis de prendre le pouvoir dimanche dernier à Conakry.

Une large consultation

« Bonjour à tous. En tant qu’officier guinéen, je viens témoigner de la perception des officiers français et étrangers servant dans les pays africains ». Au début de son intervention, le militaire guinéen indique qu’il ne parle pas en son seul nom mais pour ses « camarades africains » du 25eme régiment » de la légion étrangère, largement consultés, qu’ils soient Maliens, Nigérians ou Sénégalais …

out en affichant « sa fraternité d’armes » avec ses camarades européens et américains, le lieutenant-colonel Doumbouya explique dès le début de son intervention: »Leur connaissance de l’Afrique nous semble soit trop théorique, basée uniquement sur des ouvrages, soit réduite aux représentations télévisuelles bien souvent éloignées de la réalité ». Cette analyse renvoie à l’évidente crise de l’expertise française sur le continent africain. Et le militaire guinéen d’ajouter:  » Ils nous posent des questions sur les effectifs ou les équipements de nos armées qui nous semblent souvent suspectes, sachant que ces informations sont disponibles sur Internet ». D’où la suspicion que les Européens soient investis en fait d’une « mission de renseignement ». Autant dire qu’aucun climat de confiance n’existe vraiment entre militants guinéens et militaires français, une réalité qui est aussi celle du Mali où les troupes françaises interviennent, aux cotés de l’armée locale, depuis 2013

Tout en reconnaissant « le professionnalisme » des Français, qui l’ont formé pendant quinze années, le  colonel Doumbouya leur reproche « les rapports privilégiés avec les personnalités politiques de Guinée ». « Nos gouvernants, note-t-il, préfèrent leur faire confiance plutôt qu’à nous, et les considèrent comme des véritables conseillers, fonctions que nous n’atteindrons jamais ». Et de poursuivre: « Un colonel ivoirien qui aura suivi toute sa formation en France, à l’instar d’un Français, n’aura jamais l’occasion de parler avec son chef d’État, alors que le Français pourra le contacter dès son arrivée. Ce problème récurrent dans nos débats entre collègues nous frustre beaucoup, d’autant plus que la réciproque reste non envisageable. Jamais un officier africain ne pourra accéder au président de la République française ».

Ce redoutable réquisitoire explique en partie comment le système Alpha Condé, affaibli par « les frustrations » des cadres intermédiaires de son armée, a pu donner l’impression de s’effondrer de l’intérieur.

Une sorte de ségrégation

Le fossé entre les officiers africains et leurs interlocuteurs étrangers semble profond. « Les Blancs détiennent un pouvoir, explique le colonel Dembouya,  inaccessible pour nous. Par exemple, j’ai demandé l’année dernière des munitions pour entraîner mes troupes au tir, mais ne les ai jamais reçues parce que mes dirigeants craignent que je m’en serve pour provoquer un coup d’État ». Apparemment cette crainte n’était pas totalement infondée !

Et Mamady Dembouya de poursuivre: « Le Français qui viendra dispenser une formation à notre attention, poursuit l’officier,  recevra immédiatement tout ce dont il a besoin de la part de notre gouvernement. Nous nous réjouissons donc de leur venue qui nous permet d’entraîner nos armées, mais nous sommes agacés de constater que nous ne pouvons exercer notre métier dans de bonnes conditions, à la différence des étrangers qui le font à notre place ».

Les accusations portées sur ceux que le guinéen appelle « les officiers blancs » sont graves. « La plupart du temps, ils sous-estiment les capacités humaines et intellectuelles des Africains, ce qui est particulièrement irritant puisque les officiers africains et français sortent des mêmes écoles, dont l’École de guerre. Mais une fois arrivés en Afrique, les Français se croient souvent plus intelligents et estiment qu’ils maîtrisent mieux le sujet que nous, ce qui n’est que rarement le cas. Nous déplorons leur attitude hautaine. Nous ne sommes pas aussi incompétents qu’ils le croient ».

Le soupçon de ségrégation raciale porté contre les Français est audible dans cette intervention sans concessions. « Sur le plan privé, les officiers étrangers privilégient les circuits touristiques au détriment de la vie de leurs homologues africains, qui ne les intéresse pas et restent pour eux des inconnus ». Autrement dit et en termes crus, les militaires français préfèrent mener joyeuse vie dans les capitales africaines plutôt que de partager des moments de détente avec leurs homologues africains. « Le regard des militaires étrangers en Afrique a évolué au fil du temps, poursuivait le nouveau patron de la Guinée. Autrefois, un Blanc était forcément considéré comme une personne compétente, ce qui n’est plus le cas désormais, puisque nous nous permettons de poser un regard critique sur leurs actions et leurs explications grâce à nos formations plus poussées ».

La France en berne

La collaboration de la France avec le nouveau pouvoir militaire guinéen ne semble pas très bien engagée. « Les Français ne semblent pas disposer des moyens de leur politique, puisqu’ils ne viennent plus qu’avec leur théorie. Tandis que les Américains apportent leurs propres outils et matériels, et laissent ensuite tout sur place, les Français demandent au gouvernement la structure, les équipements et les munitions nécessaires à leur projet ».

Et ce conclure: « Nous nous demandons donc si nous sommes encore importants aux yeux de la France, alors que nous avions toujours eu l’habitude de collaborer avec elle. Pour de nombreux militaires, soit la France se désengage volontairement de l’Afrique, soit elle ne dispose plus des moyens de sa politique, à la différence des Américains ».

Au sein de l’auditoire de l’École de Guerre qui écoute cette intervention, on note la présence plusieurs officiers supérieurs. Or la surprise, la voici: certains d’entre eux, comme le colonel Devouge, vont souligner « l’importance du témoignage » qui vient d’être livré.

Autant dire qu’une partie de l’encadrement de l’armée française, conscient des frustrations de leurs interlocuteurs africains, aurait pu envoyer quelques messages ciblés vers ses supérieurs hiérarchiques. Ce qui n’a pas été fait apparemment. Les fortes incompréhensions nées ces toutes dernières années entre les militaires français et leurs interlocuteurs à Conakry, à Bamako ou à Abidjan, seront fatales, demain, pour l’influence de la France dans ce qui fut son pré carré africain.

Source: Mondafrique.com

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